Les bons et les mauvais virus de la fièvre jaune

Charles Reeve, décembre 2018

La Comuna de París, quema de la justicia el 6 de abril de 1871

1.

Difficile à dire quelle fut la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de la colère sociale en France. Etait-ce l’annonce de somptueux travaux de rénovation du palais de l’Elysée, était-ce le ton arrogant du président, ou, était-ce, enfin, l’augmentation de quelques centimes du prix du litre de gasoil ? Tout à la fois, sans doute. Le vase était quasi plein alors que les puissants pensaient pouvoir continuer à le remplir longtemps encore. Soudain, des pans périphériques des classes exploitées sont sortis de l’ombre, se sont habillés de jaune fluorescent pour se rendre visibles dans un système où ils étaient devenus invisibles. On a assisté à une explosion de colères et de frustrations accumulées au long des années, d’une addition de grèves perdues, de mouvements écrasés, de résistances méprisées, de soumissions et de résignations mal vécues, d’illusions perdues, de droits effacés, d’une continuelle descente vers la paupérisation de travailleurs qui étaient déjà pauvres. Le sentiment de survie s’installe, alors que la richesse et le luxe s’accroit et s’étale et que le bien-être des nouveaux-riches pousse les pauvres et les laissés pour compte vers les marges de la société. Tout va dans le même sens : les salaires baissent, les emplois sont précarisés, uberisés, les retraites réduites, les services publics se dégradent ou disparaissent, les maigres allocations sociales (logement, enfants) sont rognées, la gentrification des grandes villes force le déplacement de la masse des travailleurs vers les déserts peri-urbains, délaissés par les transports publics désormais de plus en plus réservés aux villes et à la gentrification.

Dès le début des mobilisations des Gilets Jaunes (GJ), des « spécialistes » du fait social découvrent un premier indice du malaise. C’est dans les régions et les territoires où les services publics font le plus défaillance, que la dite mobilisation se révèle la plus forte et la plus déterminée.

Certes, il ne faut pas être sociologue pour comprendre que dans ce monde appauvri et atomisé, abandonné par les transports publics, une voiture est devenue un outil indispensable pour chercher le moindre travail, pour accéder à l’hôpital le plus proche encore ouvert, pour se rendre à une convocation des services sociaux, à un bureau de poste ou pour amener les gamins à l’école. Alors, greffer sur le besoin de consommer du gasoil une responsabilité de destruction de la planète, est vécu comme une agression de plus sur un corps déjà bien affaibli. Plus généralement, présenter les travailleurs comme des responsables du désastre écologique planétaire, voilà une idée de nantis qui agace passablement ces mêmes travailleurs. Dans la foulée, l’usage de classe de l’impôt est dévoilé, les travailleurs payent toujours plus alors qu’ils ont moins de retours sous la forme de services publics. Peu à peu, par la question de l’accroissement vertigineux des inégalités, on approche la question sociale.

Sur le même plan, une autre goutte qui a beaucoup compté a été celle de la suppression de l’impôt sur les grandes fortunes (ISF), première mesure phare du jeune banquier d’affaires devenu président, fondement de son engagement vis-à-vis de la classe capitaliste. Cet impôt, qui avait déjà été auparavant réduit à sa portion congrue, fut supprimé dans sa totalité pour plaire à la classe capitaliste. Une mesure qui est un corolaire d’un des dogmes du néo-libéralisme : plus les riches seraient riches et plus ils feraient travailler les pauvres. A quoi l’expérience populaire répond : plus la richesse s’accumule et plus la pauvreté s’étend.

2.

Soudain, les Gilets Jaunes ! Des groupes bloquent les routes, les péages d’autoroutes, les entrées des villes et des bourgs, les ronds-points de circulation, l’accès aux centres commerciaux. Des manifestants se regroupent et défilent, tentent d’approcher des préfectures et des lieux symboliques de l’Etat comme les centres des impôts. En peu de temps, l’augmentation du prix du gasoil passe à la trappe, les revendications s’élargissent, de plus en plus centrées autour de l’inégalité devant les revenus et les impôts, devant les besoins de la vie. Ce sont les premiers signes d’une colère contre les classes possédantes et l’Etat. Laquelle s’accompagne d’un profond rejet de la classe politique dans son ensemble, débouchant sur une critique des formes de représentation politiques et syndicales.

Dans ce premier temps de la révolte, les analyses à chaud cherchent tout naturellement des références dans l’expérience historique. Certains remontent aux Jacqueries de l’avant-révolution française, d’autres, aux mouvements politiques de nature populaire fasciste ou même de défense corporatiste comme celui du Poujadisme de l’après-guerre. Très vite, on sent que ces grilles de lecture ne s’appliquent pas aux évènements en cours. Le mouvement n’est pas ancré dans la paysannerie ou dans une petite bourgeoisie commerçante ou marchande. Il s’agit d’un mouvement essentiellement non-urbain, composé de personnes isolées et vivant éloignées des centres urbains. Le blocage des commerces et des mouvements de marchandises écartent même toute solidarité avec les couches commerçantes qui furent la base des mouvements corporatistes de l’après-guerre. La sociologie des manifestants, des individus arrêtés par la police, montre une présence dominante de prolétaires, employés, ouvriers, de chômeurs et de travailleurs précaires, de retraités. Le fort pourcentage de femmes de tout âge, presque la moitié des participants, est un trait remarquable du mouvement, ainsi que de jeunes salariés précarisés. Ce ne sont pas les plus pauvres de la société, mais celles et ceux qui sont en train de devenir plus pauvres, qui expriment le désir et le droit de vivre et d’avoir des plaisirs, de sortir, de partir en vacances… C’est une population qui porte les marques d’une vie brisée, bloquée, par la violence du système capitalisme, des femmes et des hommes laissés-pour-compte de la dynamique libérale moderne, inquiets pour leur proche avenir. Des gens qui se sentent méprisés et oubliés par le personnel politique et leurs discours. Bien évidemment, une population composite, où l’on trouve aussi des artisans et des petits entrepreneurs perdus dans le tourbillon de l’économie moderne des start-ups. Le rapport au syndicalisme est pratiquement absent, les directions des grands appareils syndicaux étant largement associés aux institutions du système et à sa corruption. Une population marquée par la violence d’exploitation de classe mais sans référence politique de classe, sans expérience de lutte pour la plupart. Environ la moitié des GJ n’ont jamais manifesté ou participé à des actions collectives. Si on ne peut pas dire que les occasions aient manqué les dernières décennies, le fait est que la détermination de cette révolte exprime aussi la conscience de la nécessité d’aller au-delà de formes de lutte qui se répètent et qui sont incapables d’inverser le rapport de force avec les capitalistes et avec l’Etat.

3.

Les grandes manifestations nationales du 1er décembre ont exprimé un durcissement dans cet affrontement contre l’Etat et les classes possédantes. Ces manifestations se sont étendues sur tout le territoire, ont débordé, dans le nord-est, sur la Wallonie belge et, une semaine plus tard, sur Bruxelles. C’est dans les grandes villes et à Paris en particulier, qu’elles ont pris un caractère plus violent et se sont terminé dans les plus grandes émeutes de rue jamais vues depuis 1968. Globalement, le nombre de manifestants ne fut pas énorme, 200 000 sur toute la France et environ 10 000 à Paris, sensiblement les mêmes chiffres une semaine plus tard. Des chiffres qui sont sans commune mesure avec ceux des manifestations des années précédentes et avec les traditionnels défilés syndicaux. Mais l’intensité, la nature et la force des affrontements, ont exprimé un contenu nettement plus radical et ont inquiété le pouvoir et la bourgeoisie. Le 1er décembre, les forces de police ont été débordées par la détermination des manifestants et ont ressenti de près la haine des manifestants. La répression fut à la mesure de la surprise et ne cessera depuis d’augmenter. Le 1er décembre, des milliers de grenades à gaz et explosives ont été tirées par la police qui s’est trouvé rapidement à court de munitions… D’innombrables blessés graves ont étésignalés parmi les GJ. A Marseille, alors que la manifestation avait commencé avec le cri, « la police avec nous ! », on est passé très vite à : « police assassins ».  A Paris, alors que la place où le rassemblement était autorisé restait vide, les groupes ont afflué spontanément vers les Champs Elysées et l’Arc de Triomphe, lequel fut saccagé. Les manifestants se sont orientes ensuite vers les avenues proches et vers les quartiers riches de la capitale. On a assisté alors à quelque chose de tout à fait nouveau. Les cafés, restaurants et hôtels de luxe ont été systématiquement ciblés, attaqués et saccagés, parfois pillés. Dans les rues des quartiers chics, on a brûlé ostensiblement les voitures haut de gamme. L’émeute a eu lieu contre la richesse et les classes possédantes, l’arrogance du luxe. Le Palais de la Bourse a été également attaqué et les grands magasins du centre de la capitale où démarrait le rituel des achats des Fêtes ont été évacués et fermés par la police. Quelques commissariats ont aussi été attaqués. Des groupes ont tenté d’investir l’Elysée et ont été violemment repoussés par la police. Sur l’une des avenues des plus riches de la capitale, sur les murs des hôtels de luxe, remplis de touristes barricadés à l’intérieur, on a tagué : « Babylone Brule ! ». Des gardiens d’hôtels et de restaurants chics qui ont essayé de s’expliquer avec des manifestants ont été traités d’« agents du système, larbins de riches ». A Bordeaux, la mairie a été attaquée ; dans la ville du Puy, la Préfecture a été brûlée ; dans d’autres villes, le scénario a été identique, les lieux du pouvoir ont été systématiquement ciblés, parfois envahis et dégradés, les grands serviteurs de l’Etat et les députés ont été menacés. Des services sociaux ont également été attaqués. Au soir du 1er décembre, le pouvoir semblait désorienté et inquiet. Annoncées dans le désordre, les premières reculades politiques n’ont rien calmé. On est loin de l’augmentation de quelques centimes du prix du gasoil. Toutefois, et malgré l’ampleur de la première explosion, le pouvoir n’a trouvé pour les manifestations de la semaine suivante, le 8 décembre, qu’une réponse de répression accrue et de militarisation des grandes villes, avec l’engagement d’environ 100 000 policiers, dont presque 10 000 à Paris et l’usage d’une dizaine de blindés de rue.

 A la fin du weekend du 1er Décembre, le scenario est déjà troublant pour le pouvoir. La crise politique s’est doublée d’une crise sociale, la popularité du mouvement a été forte, la bourgeoisie s’est affolé et les capitalistes de la grande distribution et surtout du commerce de luxe ont donné des signes de panique. Des centaines d’arrestations ont été effectuées, dont de nombreux mineurs ; rien qu’à Paris plus de 300 feux ont été signalés dans les quartiers bourgeois de la ville, les commissariats étaient pleins à craquer. La majorité des manifestants étaient des provinciaux montés à Paris pour exprimer leur révolte, des chômeurs et des individus isolés, en colère contre la situation. Comme cela est propre à des situations de révolte sociale de rue, il est hasardeux de faire la sociologie de tout ce « peuple » enragé et déterminé. Le 8 décembre, le nombre d’interpellations est monté à 2 000 sur toute la France et rien qu’à Paris, 12 commissariats ont été réservés pour garder les interpellés… Des centaines de personnes « connues » de la police ont été mises en détention préventive, « accusées » de « délit intentionnel ». Le 1er comme le 8 décembre, une jonction s’est faite avec les groupes de jeunes radicaux habitués des manifestations de rue et avec des petits groupes de jeunes venus des banlieues. Mais leur présence n’a pas déterminé le caractère de la révolte, elle s’est simplement intégré à la colère populaire qui s’est exprimé. La présence de petits groupes d’extrême droite a été aussi signalée, on y reviendra plus loin.

Si la police française est très performante pour contrôler des manifestations de type classique, si elle possède un « savoir-faire » largement reconnu et vendu aux divers pouvoirs planétaires, les choses deviennent plus compliquées lorsqu’il s’agit d’émeutes urbaines où s’exprime « la capacité de révolte d’une population » comme le reconnaît un responsable de la même police. A ce niveau, ajoute-t-il, la seule réponse policière est insuffisante et dangereuse pour le pouvoir, seule une réponse politique peut avoir du poids. En effet, seule la déclaration du président et l’annonce de ses quelques maigres promesses a permis de diviser le mouvement et de calmer les manifestations de rue, surtout à Paris.

4.

L’activité de production de marchandises n’a pas été directement touchée. Les mobilisations, si elles ont pu avoir, ici et là, le soutien et la sympathie des travailleurs, se sont déroulées hors des territoires d’exploitation. Mais même s’il n’y a pas eu de blocage de l’économie, la circulation de marchandises et le secteur de la consommation ont été touchés de plein fouet par les manifestations dans les grandes villes et par les blocages de routes et de centre commerciaux. Les conséquences sur l’économie en général se sont fait sentir et le patronat et ses économistes l’ont vite fait savoir. La campagne officielle et des médias contre les GJ a insisté lourdement sur les effets du mouvement sur le commerce au cours de la période des Fêtes.

La question du blocage de l’économie est dans les têtes de celles et de ceux qui s’insurgent. L’idée de la grève générale n’a cessé d’être évoquée dans toutes les grèves et mouvements successifs qui ont précédé cette explosion. Sans suite, on le sait. Les GJ ont cherché une voie à leur tour par le biais des barrages contre la circulation des marchandises. Ce fut tout le sens du blocage des dépôts et des lieux de ravitaillement de carburant, du ralentissement de la circulation des poids lourds. D’ailleurs, même les jours de manifestations nationales, les GJ ont tenu à maintenir les blocages et les barrages filtrants, sur les routes, devant les centres commerciaux. La question de l’exploitation n’a pas été absente des motivations des GJ, pour preuve les piquets devant les centres de distribution d’Amazon, entreprise connue pour ses sales pratiques de travail et ses fuites fiscales. Mais les groupes de GJ, composés en majorité d’ex-travailleurs-euses, de chômeurs-euses, ainsi que de travailleurs-euses isolé-e-s, savent qu’ils n’ont pas prise directe sur l’arrêt de l’économie qui est le cœur du système. Ils ont alors cherché à agir sur la circulation des marchandises et des services. Or, s’il est vrai qu’on ne peut bloquer la circulation des marchandises que si celles-ci sont produites, les marchandises produites ne se réalisent véritablement que si elles circulent et se réalisent par la consommation.

L’action des GJ arrive après les échecs successifs des mouvements de grève des années précédentes, que ce soit contre la réforme des retraites ou la défense des services publics, et dont le dernier épisode en date a été la pitoyable défaite des cheminots contre la poursuite du démantèlement des transports publics ferroviaires. On trouve dans ce mouvement, en filigrane, le constat de l’impuissance des grandes organisations syndicales dans la période présente, leur mollesse et leur absence de rejet de la logique économique actuelle. Les récents scandales de détournement de fonds qui ont éclaboussé les grands appareils syndicaux, de plus en plus soutenus par des fonds publics, confortent ce bilan. L’attitude consensuelle des chefs syndicaux, leurs déclarations dénonçant l’action des GJ, n’ont fait qu’élargir le fossé. Cependant ceci n’a pas empêché que, par endroits, les mobilisations des GJ aient fait la jonction avec des travailleurs en lutte ou solidaires, par exemple lors des blocages de raffineries de pétrole. Localement, des militants syndicaux ont été individuellement présents dans les campements, les barrages et les blocages. Dans les villes à forte composante ouvrière, les cortèges des GJ et des syndicats se sont, tant bien que mal, mélangés. Ce fut le cas à Marseille avec les manifestants des quartiers pauvres en lutte contre la gentrification de la ville et la corruption de la mairie. Dans les quartiers défavorisés et agglomérations populaires, les jeunes des lycées, mobilisés contre un énième projet de sélection, ont aussi exprimé leur solidarité avec les GJ.

5.

Le positionnement des GJ par rapport aux valeurs patriotiques, xénophobes et racistes a été dès le départ ambigu. Cette ambiguïté traduit l’esprit réactionnaire et de repli sur soi partagé par de nombreux participants. C’est le point d’achoppement du mouvement et de son devenir. Dans certaines régions, où les forces de l’extrême-droite militante sont fortes, comme dans le Nord et le sud-ouest et même dans l’ouest, le racisme, le rejet xénophobe, le sexisme et l’homophobie, se sont exprimé, parfois de façon ouverte. Mais la société française est ce qu’elle est, un melting pot où les prolétaires ont des origines diverses. La composition de beaucoup de campements en a témoigné. Ici et là, on a attesté de la présence active de jeunes des quartiers pauvres dans les barrages, voire même du soutien matériel de femmes des quartiers immigrés. Néanmoins, la présence de militants de petits groupes d’extrême droite a été indiscutable, agglutinés autour des symboles patriotiques, surtout dans les manifestations des grandes villes[1].

Le débat a été engagé dans les milieux radicaux et libertaires. Faut-il, oui ou non, participer à ces mobilisations, laisser ou non le terrain libre à l’extrême droite ? Une large majorité de militants et activistes s’est tout naturellement investi dans les barrages et les blocages, nombreux sont venus dans les campements discuter et soutenir les GJ. Dans les émeutes et affrontements du 1er et du 8 Décembre, la présence des radicaux a été importante et les groupes d’extrême droite ont souvent été expulsés des rues. Il n’est pas certain que la grande majorité des GJ aient compris cet enjeu, leurs préoccupations étant ailleurs. Et il serait avant-gardiste de penser que c’est l’action des « radicaux » qui peut éloigner le danger de l’extrême-droite organisée. La vraie raison, c’est que les raisons profondes de ce mouvement, contre l’injustice et l’inégalité sociale et contre les privilèges des possédants, sont des valeurs difficiles à porter par l’extrême-droite présente dans le mouvement. On doit, par contre, reconnaître l’absence dans le mouvement de tout discours explicitement critique envers le capitalisme ou les rapports sociaux de propriété privée. On attaque les riches, pas les capitalistes. Qui plus est, les valeurs xénophobes et racistes, le rejet des réfugiés et des « assistés » comme « responsables » de la misère sociale, les théories paranoïaques complotistes, tout cela est largement diffusée dans la société et s’est naturellement retrouvé dans ce mouvement. L’essor du complotisme est inséparable de l’absence total de confiance dans la classe politique et dans les médias. Le complotisme est, de fait, un fruit pervers de la crise de la représentativité. Ne faisant plus confiance aux discours officiels et officieux, se plaçant hors de tout champ de débat critique, les individus isolés se tournent vers de fumeuses et délirantes élucubrations diffusées dans les réseaux sociaux qui prétendent dévoiler « les causes cachées » de la crise sociale et politique.

La présence du drapeau français et le constant recours à La Marseillaise ont été l’expression visible de la dimension réactionnaire de ce mouvement. Certes, le drapeau rouge et l’Internationale sont aujourd’hui largement oubliés et, surtout, sont associés au désastre des anciens pays de capitalisme d’Etat et aux forces de la gauche en déconfiture et dépassées. Il est vrai que La Marseillaise est revenue dans ces mobilisations comme le symbole du chant de la révolution contre les privilèges et les seigneurs. Mais son contenu guerrier et raciste n’a pas sans doute été chanté sans arrière-pensée xénophobe, même s’il exprime aussi une haine des élites par le peuple. Par ailleurs, l’étiquette de racisme a été très mal reçue comme l’a montré l’action de blocage de la diffusion d’Ouest France par des GJ après que le journal ait traité les GJ d’antisémitisme à la suite de quelques épisodes impliquant des individus isolés ou de petits groupes néofascistes.

Impossible de savoir jusqu’à quel point le débat, la discussion et l’intervention de radicaux et de libertaires dans le mouvement, peuvent contribuer à contre carrer ces orientations réactionnaires, à dépasser ces conceptions formelles et fausses de l’égalité des citoyens, à ouvrir les consciences à des conceptions émancipatrices. Pourtant le croisement entre ces deux mondes donne parfois des résultats étonnants. Dans la rue, les blackblocs invectivés par les médias ont d’abord agacé les GJ, qui les ont applaudis ensuite pour finalement les rejoindre. Du coup, le mot GJ remplace black bloc dans le discours policier! On a assisté par endroits à des rencontres improbables, comme cette réunion d’anarchistes dans une ville du nord où se sont invités par surprise une vingtaine de GJ; les anarchistes voulaient discuter des GJ et les GJ voulaient connaître « l’anarchisme ». D’après un témoin, l’échange fut riche.

6.

La question de la représentation a été également au centre des mobilisations. C’est plutôt le rejet de la représentation telle qu’on la vit dans le monde moderne et qui, pour grand nombre des présents, n’a plus rien à voir avec l’idée qu’elles-ils se font de la démocratie. Le discrédit de la classe politique, des directions des grands syndicats est immense et on voit mal comment le système pourrait la restaurer. Toutes les tentatives pour renfermer la mobilisation dans un cadre institutionnel ont été systématiquement vouées à l’échec. Dans un article incisif paru dans la presse quelques députés ont exprimé leur désarroi lorsqu’ils racontent la recherche désespérée d’interlocuteurs dans le mouvement[2]. « Ils

[les GJ]

disent : « On est le Peuple. » Ils rejettent l’idée même de représentation. Et ça vaut pour nous comme pour eux. Ils acceptent, à la limite, d’envoyer un délégué. Mais dans ce cas ils veulent être présents aussi. » Un autre député ajoutait : « Des gens de bonne foi arrêtent parce qu’ils ont peur, d’autres se radicalisent dans leur ZAD de rond-point. (…) Il suffit qu’une tête dépasse, qu’un type accepte de discuter pour qu’il soit immédiatement contesté par les autres qui ne veulent pas de leader. »

En effet, les GJ n’ont pas de chefs et ceux qui se sont auto-proclamés se sont fait immédiatement désavouer, surtout à partir du moment où ils ont accepté d’avoir recours aux médias. D’un campement à un autre, on entendait et on lisait sur les pancartes : « Personne ne représente personne ». La majorité des chefs auto-proclamés sont d’ailleurs liés aux partis de droite ou d’extrême droite qui ont cherché ainsi, sans trop de succès, de prendre le contrôle d’une situation insaisissable dans le cadre traditionnel. Localement, les GJ acceptaient parfois de former des délégations, des collectifs, pour transmettre aux institutionnels leurs listes de doléances. Ces listes brossent un constat de la situation sociale, ne portent pas de revendications négociables et une idée domine : « Il faut dire NON à tout ça ! ». On trouve aussi dans ces listes des demandes à connotation raciste ou xénophobe, telles l’expulsion des immigrés sans papiers[3].

La détermination mise dans le rejet de la représentation donne la mesure de la crise des institutions politiques et montre la difficile tâche des politiques pour affronter la crise dans le cadre démocratique parlementaire et syndical. Elle va de pair avec une forte capacité d’auto-organisation. Celle-ci a été surtout visible dans les groupes locaux qui occupaient les ronds-points. La libération de la parole, l’idée d’occupation et de création collective de territoires de discussion et d’action, renvoyait de façon souterraine, aux pratiques des Nuit debout mais surtout à l’image laissée par la lutte des ZAD. Les GJ se sont auto-organisés pour mener les actions qu’ils-elles ont décidé, ainsi faisant ils-elles ont ignoré totalement les partis et les syndicats existants. Cette facilité à s’auto-organiser et à mener des actions directes, dans des milieux où l’expérience de lutte est quasi nulle est un fait marquant et constitue un des signes forts du mouvement. Elle exprime une tendance de la période.

La minorité qui cherche à faire vivre « politiquement » le mouvement est plutôt proche des idées de la droite et de l’extrême-droite, parfois aussi de la gauche souverainiste de la France Insoumise ; elle propose le recours au référendum ou le démantèlement du cadre constitutionnel actuel. D’autres, « spécialistes des mouvements sociaux », misent naïvement sur une reprise en main du mouvement par les forces de la vieille gauche. Ils aspirent à encadrer les révoltés dans un cadre que les GJ viennent de jeter par-dessus bord.

De son côté, l’Etat a été clairement surpris par le mouvement. Désorienté dans un premier temps il a diffusé ensuite un discours de peur tout en pariant sur la forte répression et des arrestations massives. Le pauvre qui se révolte est désormais présenté comme un danger. Nous sommes revenus à l’idée des « classes dangereuses » du XIX e siècle. Mais bloquer la colère sociale en quadrillant Paris et les grandes villes de policiers n’est pas viable à long terme car cela revient à paralyser la vie sociale. La réponse politique, fondée sur de maigres concessions matérielles, s’est avérée indispensable. Cette réponse fut, au départ, perçue comme la première victoire depuis des années, même si minime, face aux dictats de la logique économique. Preuve que la lutte peut payer si elle parvient à élever le niveau de l’affrontement, à faire peur à la classe dirigeante. Puis, très vite, il est devenu évident qu’il s’agissait d’une victoire de dupes, les règles du libéralisme imposant des limites qui ne peuvent qu’accroitre les inégalités et donc la colère[4].

7.

Une affirmation répandue au départ dans les barrages des GJ a été relayée partout : « Les élites se préoccupent de la fin du monde, nous nous préoccupons de notre fin du mois ». Cette affirmation a été alors interprétée comme la preuve que les révoltés rejetaient les préoccupations écologiques, qu’ils exprimaient un aveuglement égoïste face au désastre et ne se préoccupaient que de la hausse du prix de l’essence. Avec la poursuite du mouvement et l’insistance mise sur les responsabilités des puissants, on a vu que cette opposition n’existait pas dans la réalité et qu’un lien pouvait se faire entre l’appauvrissement social et le désastre écologique. Lors des manifestations du 8 décembre, nombreux GJ ont défilé avec la Marche pour le climat. Pour une grande majorité des GJ, la responsabilité du désastre écologique global est à imputer à ceux-là même qui sont responsables de l’appauvrissement général. On rejette tout simplement la méthode qui consiste à faire porter la responsabilité du désastre écologique aux « pauvres », à les punir par la taxation. Alors que beaucoup des GJ ont exprimé leur préoccupation sur la destruction de l’environnement dont les plus démunis sont les premières victimes, la propagande du pouvoir tend à faire un usage politique du « catastrophisme », à le mettre au service d’une paralysie des esprits et d’un renfort de la passivité et de la résignation face à l’inéluctable.

8.

Ce profond mouvement social de colère a été traversé par des valeurs, des préoccupations et des désirs divers, parfois opposés, contradictoires. C’est un mouvement tourné à la fois vers le passé, animé par le désespoir et la peur de l’insécurité sociale et le désir de repli sur soi mais également tourné vers l’avenir car motivé par une critique profonde des inégalités de revenu, de classe. Un GJ faisait remarquer à un journaliste que les concessions du gouvernement sont insuffisantes car tout ce qu’on obtient sera par la suite repris, d’une façon ou d’une autre : « C’est pourquoi on n’aura jamais assez ! », ajouta-t-il. Autrement dit, le mouvement est une vague qui n’est pas porteuse de revendications chiffrables, négociables. C’est un mouvement porteur d’exigences qualitatives. Il pose la question de l’inégalité sociale dans une société riche et opulente. Comme tout mouvement essentiellement négatif, de rejet, il porte en lui une perspective réactionnaire et une autre qui vise un futur différent. Ces perspectives n’ont pas encore pris une forme concrète, organisée. Jusqu’à maintenant, les valeurs de justice sociale, le rejet des inégalités de classe ont dominé et ont empêché les valeurs réactionnaires de s’exprimer d’une façon violente et ciblée contre l’« Autre ». Le rejet du système représentatif traditionnel peut également, paradoxalement, déboucher sur un soutien à des projets autoritaires. Seules l’auto-organisation et la démocratie directe présentes dans les mobilisations peuvent instituer une dynamique de mise en question de l’organisation actuelle de la société. Comme toujours, la voie autoritaire et réactionnaire, alimentée par les valeurs du souverainisme patriotique, de la xénophobie et du racisme, du repli sur soi, est la plus facile car elle repose sur la confiance donnée à de nouveaux chefs, à un retour à un passé mythique qui ne questionne pas les relations sociales de domination et d’exploitation de toujours. La perspective émancipatrice est la plus difficile et on ne peut imaginer son mûrissement hors d’un élargissement des mobilisations et des pratiques des GJ, sa contagion aux secteurs salariés qui sont à la racine de la reproduction de la vie sociale. Le grand rejet pourrait seulement commencer alors à engendrer de nouvelles relations sociales capables de réorganiser la vie. « La recherche du temps perdu » deviendrait alors « le véhicule de la libération future », comme écrivait H. Marcuse. En attendant, les divisions, les campagnes de propagande et les coups d’une féroce répression pèsent sur la mobilisation. Les divisions et la fatigue se manifestent, les noyaux d’activistes se retrouvent isolés. Mais la colère est toujours là et continue à trouver un écho dans la société. Beaucoup reste possible, y compris l’imprévisible.


[1] Un reportage sensible sur la composition disparate des groupes de GJ, la confusion des idées qui s’expriment dans le mouvement et la présence d’idées racistes et xénophobes : Florence Aubenas, « La révolte des ronds-points – Journal de bord. », Le Monde, 16/17 Décembre 2018. Aussi, pour un compte-rendu vivant des manifestations parisiennes : Mickaël Correia, « Gilets Jaunes, ça part dans tout l’essence », CQFD, Décembre 2018. http://cqfd-journal.org/CQFD-no171-decembre-2018

[2] « Députés cherchent chef de rond-point », Libération, 8 décembre 2018.

[3] Une action ignoble a marqué le mouvement à ses débuts. Des immigrés clandestins découverts dans un camion arrêté dans un barrage ont été livrés à la police par des GJ.

[4]  Le gouvernement a demandaéaux grandes entreprises d’attribuer « volontairement » des primes aux salariés. Les hauts salaires et les travailleurs bien rémunérés ont ainsi obtenu des revenus supplémentaires appréciables alors que les travailleurs précaires et pauvres, les retraités, celles et ceux qui se sont battus, n’ont eu droit qu’à des compensations minimes et incertaines. L’importante prime concédée aux forces de police qui ont réprimé les manifestants a été aussi très mal acceptée.